Petit à petit l’oiseau plumé redevient mésange

 

Dans le décompte du temps qui file, je vois passer les saisons, pousser les rosiers de mon jardin et changer ma vie.

Il y a trois ans maintenant – c’était en août 2006 – alors que j’étais dans une forme olympique, parcourant 10 km en marche nordique (voir ici si vous ne savez pas de quoi je parle, même si leur vidéo de démo montre un mouvement incomplet et incorrect techniquement, ce qui m'a beaucoup fait rire) dans la forêt tous les midis ou presque, j’ai fait un faux mouvement en voulant ramasser un objet, me redémolissant au passage un genou déjà arthrosé mais sous contrôle. La suite sera faite de douleur incessante à l’articulation, de béquilles, de manque de mouvement, jusqu’au funeste repas de Noël chargé en vitamine K qui déclenchera une réaction en chaine de thromboses avec en halleluja une belle embolie. A ce moment là j’étais inconsciente du gêne (probablement même des gênes) que je porte en moi et qui favorise(nt) la coagulation. Aussi intéressée par la biologie que je l’ai toujours été, je ne me suis jamais posée la question de savoir pourquoi une croûte se forme lorsque l’on saigne. Depuis, le Leyden V est un facteur connu de ma famille, de mes amis et je suis devenue spécialiste de la thématique, faisant du proverbe « aide toi et le ciel t’aidera » un Leitmotiv qui aura permis de m’en sortir malgré des pronostics réservés et qui aura culminé dans la création de ce site et de ce blog destinés à informer et à soutenir. 

Durant ces années de galère, je n’ai pensé qu’à une chose, une seule, m’en sortir. J’avais un projet, celui de construire une maison sur un terrain que j’avais acheté deux mois avant de me blesser et j’avais signé un contrat avec un constructeur quatre jours avant le déclenchement de la toute première thrombose. La difficulté était à l’époque de réussir seule ce projet qui me tenait à cœur et ce malgré les commentaires du type « quoi, tu veux construire toute seule, mais c’est impossible, tu es une femme ! ». Je confirme, quand je me regarde dans le miroir, je ne peux nier que je suis indéniablement de sexe féminin, blonde de surcroit, mais je ne vois pas où est le problème par rapport à ma capacité de construire un domicile. Les choses se sont quelque peu gâtées quand après avoir éclusé trois architectes pour totale incompétence (sic) et avoir signé un contrat de construction pour lequel j’étais finalement censée livrer les plans (on n’est jamais aussi bien servie que par soi-même), j’ai déclenché mon hypercoagulation. J’allais devoir faire face à la maladie en plus du reste, c’était l’épaisse crème sur l’énorme gâteau. Quand je regarde derrière moi, je me rappelle du commentaire de l’électricien, homme doué de sagesse, qui me dit un jour que si je m’accrochais autant, c’était justement grâce à cette maison en construction, ce projet trop grand pour moi, que sans elle je ne serai plus là, juste avant de m’intimer d’aller m’assoir car je marchais en zigzags, ne tenant debout que par l’esprit de pure volonté. 

Aujourd’hui, je peux dire que j’ai survécu à l’embolie par fureur de me voir partir sans jamais avoir posé mon auguste derrière sur la terrasse fabuleusement exposée que j’avais dessinée et qui existait à l’époque juste dans ma pensée (les travaux ont commencé 4 mois plus tard) et sur mes plans. Cinq mois après l’embolie (et peu de temps après la 6ème thrombose), j’ai repris des forces en faisant les plâtres, en enduisant, en peignant les murs et les plafonds, en posant le parquet…  Chantier, boulot, chantier, dodo. Un an plus tard, ce sont le jardin et les gros mouvements de terre qui ont contribué à renforcer mon corps à coups de pelle et de brouette, travail de titan que j’ai terminé deux ans après le début de la catastrophe.  Toute cette période passée m’a vu à la fois combiner un acharnement dans la fureur de vouloir vivre malgré les coups durs et les rechutes et dans la volonté de mener mon projet constructif jusqu’au bout, cela même en étant une femme seule, blonde et malade de surcroit. J’ai réussi, j’ai survécu et je me suis créé l’univers que j’avais couché sur le papier. Je m’effraye toute seule lorsque je regarde en arrière et que je me dis que j’ai fait tout cela, majoritairement de mes mains (sauf pose des murs, sanitaires, grillage évidemment). J’avais tellement peur d’y rester que j’ai foncé tout droit et que j’ai gagné. L’ironie est peut-être que je n’ai depuis jamais réussi à rester assise tranquillement plus de deux minutes sur la fameuse terrasse, ayant trop à faire pour en profiter.

Les choses ont changé depuis ce mois de juillet. Il n’y a plus que quelques petits détails à régler au niveau de la maison et du jardin, c’est minime, maintenant j’ai le temps de penser à autre chose qu’à des finitions quelconques. Je me suis remise à un sport autre que le pelletage de terre et vu que mon estomac est devenu rebelle à toute forme de nourriture un minimum grasse (conséquence connue et directe du Marcoumar, mon anticoagulant), je continue à perdre du poids, ce qui fait qu’aujourd’hui je rentre sans difficulté dans mes frusques « d’avant » et que j’ai pu m’offrir des jupes en taille 36. L’INR est à peu près stable actuellement, les taux de cholestérol aussi (toujours trop hauts cependant, je vais tester un nouvel Oméga 3 pour voir s’il fonctionne), les triglycérides ont subi une chute très notable.  Le compliment direct de mon médecin qui m’a qualifiée de « superbe » (merci docteur), lors de ma visite de contrôle trimestrielle, visiblement ravi de me voir physiquement très changée m’a fait réaliser que pas mal d’eau a coulé sous les ponts. Je n’ai pas seulement retrouvé mon physique de départ malgré les années de plus (la coiffure mise à part, je suis redevenue celle des photos d’il y a 4 ans), j’ai beaucoup changé intérieurement. Il vaut mieux que j’évite de me faire arrêter, car le « vos papiers » serait suivi d’un passage chez les bleus (pas ceux de l’équipe de France), j’ai du refaire les photos d’identité il y a 18 mois, impossible de me reconnaitre. Soumise aux restrictions au niveau sport, nourriture, voyages, j’ai appris à me contenter de ce qui est faisable et à accepter une vie calme et posée. Je ne monte plus au créneau pour combattre la bêtise omniprésente, ayant gagné beaucoup en lucidité, j’observe les humains comme si j’avais mille ans et je tente en toute circonstance de garder ma zen-attitude. Pour ceux qui me connaissent mal et qui ne sont pas très doués en empathie, je dois certainement donner l’impression d’un glacier réfléchi, dénué de sentimentalisme, mon pragmatisme dérange visiblement. Maintenant que j’ai le temps de penser à autre chose qu’à ma propre survie, je ressens la solitude et le manque de compagnie alors que ces dernières années, je n’aurais pu avoir quelqu’un près de moi, il aurait été un frein dans ma bataille. Le fait de chanter dans deux chorales et d’y avoir rencontré moultes personnes ne change rien à cette sensation. J’espère que cet état de fait changera et que j’aurai la chance de rencontrer un jour mon complément. 

Il y a 30 mois j’étais de l’avis général donnée comme perdante dans ce match inégal contre la génétique et j’ai pourtant gagné chaque round au mental, ma ceinture de championne étant mon petit paradis personnel. Quand la fin sera juste devant moi, je saurai si le jeu en aura valu la chandelle, en attendant j’avance pas à pas de loup… en humant les roses de mon jardin.

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site